C’est un paysage inhabituel qu’offre désormais le périmètre du marché communément appelé « Wenze ya ba essuie-mains ». Finis les étals anarchiques, les immondices à ciel ouvert et les embouteillages monstres causés par le commerce frontalier de la chaussée. La Task Force du Service National est passée par là, restaurant l’ordre public et l’autorité de l’État d’un coup de balai spectaculaire. Une action d’assainissement largement saluée par les riverains et les usagers de la route, qui respirent enfin.
Cependant, derrière le succès de cette opération « coup de poing » se cache un drame social silencieux mais profond. Pour des centaines de familles, ce marché informel n’était pas un simple problème d’urbanisme, mais un véritable bouclier contre la misère absolue.
Sur les ruines de leurs anciens étals, le désarroi est palpable. Ce marché faisait vivre une catégorie particulièrement vulnérable de la population kinoise : des épouses de militaires, des veuves abandonnées à leur sort et une jeunesse désœuvrée qui refuse de sombrer dans le banditisme urbain (Kuluna). Pour ces mères de famille et ces jeunes « débrouillards », « Wenze ya ba essuie-mains » était l’unique moyen de scolariser les enfants, de payer le loyer et de garantir le repas quotidien.
« Nous saluons le travail du Service National, la ville doit être propre, c’est vrai. Mais la faim ne connaît pas l’assainissement », lâche, les larmes aux yeux, une mère de famille, veuve d’un vaillant soldat de la patrie. « En chassant nos enfants et nous-mêmes sans nous proposer d’alternative, on nous condamne à mort ou à la délinquance. »
Face à cette précarité soudaine, la population et les vendeurs ne croisent pas les bras. Ils lancent un appel pressant au gouvernement provincial et aux autorités nationales. La revendication est claire : si le retour à l’anarchie sur la chaussée est exclu, l’État doit impérativement proposer une solution de rechange humaine et économique.
Deux pistes majeures sont sur la table des discussions citoyennes :
Une délocalisation concertée : L’attribution rapide d’un site approprié, sécurisé et accessible dans les environs, permettant à ces centaines de commerçants de relancer immédiatement leurs activités.
Une modernisation du site : La construction d’un marché moderne et structuré, respectant les normes d’hygiène et d’urbanisme, où ces femmes et ces jeunes obtiendront des places prioritaires pour vendre en toute dignité.
Cette situation repose la délicate équation de la gouvernance à Kinshasa : comment instaurer l’ordre urbain sans broyer le social ? Le Service National a prouvé son efficacité logistique et sa rigueur. C’est maintenant au tour de l’exécutif et des affaires sociales de prendre le relais pour transformer ce coup de force en une opportunité de développement inclusif.
Chasser les vendeurs est une chose, éradiquer la pauvreté en est une autre. Si la Task Force a réussi sa mission d’assainissement, le véritable succès de cette opération se mesurera à la capacité de l’État à redonner une dignité économique aux mamans et aux jeunes de « Wenze ya ba essuie-mains ». Le gouvernement est attendu au tournant.
JAMES KABWE



























































