Les visages sont graves, les regards perdus dans les décombres de ce qui fut, il y a encore quelques heures, le fruit de toute une vie d’épargne. À Djelo-Binza, dans la commune de Ngaliema, l’incompréhension a laissé place à la colère. Une vaste opération de démolition de bâtisses jugées « non conformes » ou « érigées sur des sites d’utilité publique » est en cours. Pourtant, derrière la volonté affichée d’assainir la capitale rutilante, l’ombre d’un chaos administratif plane sur ces expropriations forcées.
Selon plusieurs témoignages recueillis sur place, les résidents affirment avoir été pris de court. « Nous avons vu débarquer les forces de l’ordre et les engins au petit matin. Aucun document officiel, aucun préavis de déguerpissement ne nous a été formellement signifié », enrage le propriétaire d’une parcelle partiellement détruite.
Pourtant, la législation congolaise est claire : toute démolition ordonnée par l’État doit être précédée d’une mise en demeure et, dans le cas d’une expropriation pour cause d’utilité publique, d’une juste et préalable indemnisation. Sur le terrain, la réalité administrative semble s’être affranchie de ces règles.
Le nœud du problème réside dans les compétences superposées des différents services étatiques. Qui a ordonné ces démolitions ? Du côté de l’hôtel de ville de Kinshasa, on évoque une directive d’urbanisme visant à libérer les emprises publiques pour lutter contre les inondations et l’érosion, récurrentes dans cette partie de Ngaliema.
Cependant, au niveau du ministère des Affaires Foncières et du service de l’Urbanisme et Habitat, les sons de cloche divergent. Certains agents, sous couvert d’anonymat, avouent que des permis de construire en bonne et due forme avaient été délivrés à ces mêmes habitants par le passé. « Comment l’État peut-il vous vendre un terrain, vous délivrer un certificat d’enregistrement, puis revenir quelques années plus tard avec des tracteurs en disant que vous êtes dans l’illégalité ? », s’interroge un expert juridique sectoriel.
Au-delà de la bataille de paperasses, les conséquences humaines sont immédiates. Des familles entières passent la nuit à la belle étoile, tentant de surveiller le peu de biens qu’elles ont pu sauver des gravats. Les chefs de quartier se disent débordés et avouent ne disposer d’aucune solution de relogement d’urgence.
Face à ce flou persistant et aux risques de dérapages, les collectifs de victimes de Djelo-Binza s’organisent. Ils annoncent vouloir saisir la justice pour exiger la suspension des opérations et obtenir réparation. Une affaire qui met une nouvelle fois en lumière les failles systémiques de la gestion foncière à Kinshasa, où le citoyen se retrouve trop souvent pris en étau entre la corruption et l’arbitraire.
JAMES KABWE




























































